LA
PETITE
Voici la première partie d'une nouvelle que je viens d'écrire.
Merci de votre lecture.
La suite dans quelques jours...
Elise était dès sa naissance un bébé gourmand. Même la
nuit elle avait faim! Elle demandait à se nourrir plus souvent que la norme.
Elle adorait son papa et sa maman, comme tous les
enfants.
Son père le lui rendait bien.
Quand elle n’était pas contente, elle étalait sa portion de
fromage fondu sur le mur au-dessus de son lit. Et de très bonne heure elle ressentit des raisons de manifester son opposition au silence et à l’hypocrisie des
adultes.
Quand on noyait les chatons nouveaux-nés de son animal préféré,
elle pleurait en elle-même. On lui racontait qu’ils avaient pris un bain. Et ne les voyant jamais revenir, elle ressentait déjà un trouble, une perturbation. Comment aurait-elle pu, à dix-huit
mois, avoir conscience du mensonge ?
Quant son père tant aimé prétendait « se faire la
valise » pour lui cacher qu’il partait au travail, elle cherchait déjà le sens des mots cachés.
En effet cette expression argotique dramatisait la banalité de
la situation.
Toutefois, La Petite saisit vite l’image et demanda un jour si
sa mère allait bientôt faire la valise à papa !
Ses parents ne maîtrisant pas plus l’anglais que le latin, il
leur fut de plus en plus difficile de la tromper.
Un jour ceux-ci décidèrent de la laisser chez sa mémé et son
pépé car ils avaient mieux à faire que de s’occuper d’elle.
Elise avait alors deux ans et demi. Elle était encore un
poupon.
Elle chérit très vite ceux qui avaient pris le relais de son
éducation.
Mais elle ressentait sans cesse l’impression, la certitude même,
d’avoir été abandonnée.
Elle versait souvent des larmes en réclamant sa
maman.
Quand elle n’en pouvait plus, elle se vengeait sur les
autres...Et ne s’en rendait pas compte. Elle n’était qu’une enfant.
Elle agaçait et provoquait sans cesse sa mémé qu’elle adorait
pourtant.
Comme si cette femme si bonne était responsable de son
sort !
Camille ne supportait pas les enfants qui la perturbaient par
leurs cris, leurs mouvements et leur agressivité spontanée.
Souvent elle les mordait, se nourrissant de leur chair tendre et
souple.
La révolte grondait déjà en elle.
Elise se souvient...
Un jour, à la maternelle, elle avait peint un canard en jaune
sur une mer bleue. Et c’était si beau qu’elle en oublia sa douleur.
Une autre fois, sa maîtresse lui fit planter un oignon de
jacinthe .Pas dans la terre mais dans l’eau.
Ce fut pour Elise une révélation. Comme une expérience
surnaturelle.
La magie commençait à la pénétrer au plus profond
d’elle-même.
Elle sentit que tout n’était pas tracé du même
trait.
Elle entra alors dans une forme de sensibilité
artistique.
Elle avait quatre ans.
Elle s’amouracha de la seule sculpture qu’elle puisse
observer.
Elle l’appelait
« Jésus Gris » car le Christ sur la croix était coulé dans un métal de couleur grise et sa mémé parlait souvent de « Jésus
Cri...Gri...» A quatre ans, elle ne cernait pas vraiment ces nuances phonologiques.
Comme pour la chanson traditionnelle « Mon gros Guillaume,
as-tu bien déjeuné », elle chantait avec force conviction : « Mon BOUR Guillaume... ». Et si quelqu’un osait la contester, elle affirmait déjà farouchement : « C’est
la maîtresse qui l’a dit. »
Quelle magie de l’enfance de croire à des mots ou des idées qui
ne représentent rien pour l’adulte !
Son pépé lui racontait souvent la guerre des tranchées. Il y
mettait tant de romantisme et de passion qu’elle n’y voyait point de douleur. Son pépé était un poète. Il l’emmenait au cirque et aux fêtes locales.
Elle apprit par la suite qu’il était réputé dans les environs
pour animer les mariages.
Sa mémé la gâtait beaucoup. Et si quelquefois elle criait un peu
fort, c’était probablement une manière de montrer qu’elle s’intéressait à la petite.
Elise finit par prendre goût à sa nouvelle vie. Elle s’attacha à
ses parents adoptifs et leur voua un amour inconditionnel.
Au bout de trois
ans de bonheur difficilement acquis, ses parents biologiques décidèrent de la reprendre, comme une commode déposée au garde-meuble.
N’ayant pas mieux assumé leur ambition commerciale que leur
désir d’enfant, ils revenaient en arrière. Tant pis si elle avait avancé plus vite qu’eux, il lui fallait à nouveau recommencer.
A cinq ans et demi, les trimballages de paquets étaient un peu
trop rapides pour Camille.
Ses sentiments et ses pensées commencèrent à se
troubler.
La petite famille logea alors dans une chambre d’un hôtel
miteux.
Elle prenait ses repas dans l’atelier du père. En ces instants,
tout semblait bizarre à Camille.
La découverte d’un monde nouveau pour elle l’excitait avant
tout.
La seule chose qui l’ennuyait fort était de n’avoir droit qu’à
un seul œuf coque alors que son père pouvait en dévorer deux. Toujours affamée, elle admettait mal qu’on la prive de ce plaisir qui lui apportait la sérénité.
Au bout de quelques mois, la vie redevint banale...enfin, vue de
loin.
Elise ne savait plus où ni avec qui elle se sentait
bien.
Elle regrettait son pépé et sa mémé si
chaleureux.
Son pépé qui la faisait tant rêver était si
loin.
La chaleur des bras de sa mémé lui
manquait.
Elle se sentait comme amputée d’une part d’elle-même, mais trop
jeune pour en définir l’idée.
Elle se considérait comme une étrangère dans cette première
famille qui s’était débarrassée d’elle comme on dépose à la consigne un paquet trop encombrant.
Durant cette période, elle aima surtout le mystère des
souterrains du métro qu’elle découvrait pour la première fois. C’était pour elle encore une façon de s’évader dans le surnaturel. Même si elle eut instantanément la crainte de chuter et de
disparaître dès qu’elle était au bord des quais.
Jamais Elise ne parvint à recréer une relation d’amour avec ceux
qui l’avaient jadis abandonnée.
Chapitre 2, ici.
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